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En 1864, mon oncle Abraham Serfaty, frère de ma mère, partit pour le Brésil sur un voilier qui mit trois à quatre mois pour arriver à Para. Deux ans plus tard, Elias, son frère, le suivit. Tous deux travaillèrent là bas pendant douze ans, gagnant leur vie au prix de dures épreuves. Ils réussirent ainsi à amasser un petit pécule d'à peu près trois mille Douros chacun et revinrent à Tanger en 1877. Encore célibataires, ils se marièrent alors. A la suite de mauvaises affaires, ils dépensèrent en deux ans toute leur petite fortune. Ils décidèrent alors de retourner à Para. En effet, ils y connaissaient beaucoup de monde et y avaient acquis une certaine expérience du commerce que l'on pouvait faire dans ces régions. Le premier à partir fut mon cher oncle Elias avec sa femme. Mon frère bien aimé Moyses avait dix huit ans à l'époque et travaillait dans les bureaux de messieurs M. et Y. Benassayag, où il gagnait à peine quatre à cinq Douros par mois. Il décida alors de partir avec eux. Malgré son jeune âge, mes chers parents acceptèrent avec joie, car Elias était un homme bon et affectueux, et ils étaient sûrs qu'il le traiterait comme un fils. Ils embarquèrent le 1° janvier 1879 sur un petit bateau à vapeur qui s'appelait « James Haynes » et arrivèrent assez vite à Lisbonne. Mon pauvre oncle Elias n'avait pas les moyens de payer les billets pour trois personnes jusqu'à Para, ce qui aurait coûté au moins cinquante Livres. De Lisbonne, il écrivit donc à ses anciens correspondants B. et R. de Andrada y Cunha, avec lesquels mon oncle Abraham et lui avaient honorablement conclu toutes leurs affaires, afin qu'ils lui envoient l'argent nécessaire au voyage. A cette époque, les communications étaient si difficiles, et les bateaux si rares, qu'ils durent attendre presque trois mois avant de recevoir la somme demandée. Pendant tout ce temps, ils vécurent misérablement, faisant des emprunts à Moses Benchimol. Enfin l'argent arriva et ils purent, après avoir réglé toutes leurs dettes, s'embarquer pour Para. Durant leur séjour à Lisbonne, mon frère Moyses se mit à souffrir d'une fistule et ils en profitèrent pour le faire entrer à l'hôpital San Luis et le faire opérer, si bien qu'il en guérit complètement. Abraham , mon autre oncle, marié avec Maknin, soeur de Hola Abensur, avait un petit garçon d'un an, Moses Haïm et était resté à Tanger. Quand ses ressources s'épuisèrent, il décida qu' à leur tour ils partiraient tous trois à Para, afin d'y travailler et d'y gagner de quoi vivre. J'avais seize ans à cette époque, et je priai mon oncle de m'emmener avec eux. Mes chers parents et lui acceptèrent ma demande. Le 16 mai de cette même année 1879 où mon frère Moyses était parti, un vendredi, nous embarquâmes sur le bateau « Cynthia » pour Lisbonne. J'aurais trop de chagrin à vous décrire les adieux à mes chers parents, au port. Fallait-il qu'ils fassent confiance à la Providence, qui nous avait toujours protégés, et à la bonté de nos oncles, pour se décider à laisser partir ainsi leurs deux enfants ! Mon frère et moi étions en effet si jeunes et nous les quittions pour des pays si lointains, totalement inconnus de nous et auxquels ne nous rattachait aucune tradition, que seul leur espoir que nous pourrions nous y construire un avenir avait pu les y pousser. Car à Tanger, où régnaient la pauvreté et même la misère, nous ne serions jamais arrivés à nous faire une situation. De plus, mon père était un homme énergique, de caractère entier et il savait maîtriser ses émotions. Le manque d'argent ne m'avait pas permis d'emporter assez de vêtements pour un si long voyage. J'avais tout juste deux vestes, deux pantalons en coutil brun et des sandales. Toutes mes affaires étaient réunies dans une petite valise achetée pour deux Réaux à Tanger, dans un échoppe miteuse. C'était tout ce que je possédais, en plus des quatre Réaux que j'avais en poche. Hélas, au moment de monter à bord, ma valise tomba à l'eau et tout son contenu fut mouillé. Le « Cynthia » était un petit bateau de marchandises d'à peu près deux cents tonnes, qui transportait du bétail. Nous n'avions pas de couchettes et nous nous installâmes sur le pont supérieur, à côté des bêtes, sur un matelas que nous avions embarqué avec nous. Nous passâmes ainsi deux nuits, jusqu'à notre arrivée à Lisbonne. Nous y arrivâmes le dimanche 18 mai. Jacob Serfaty, mon oncle, un autre frère de mon oncle Abraham, nous y attendait. Il séjournait tantôt à Lisbonne tantôt en Espagne, où il vendait des babioles sur les marchés. Nous nous rendîmes directement à la rue San Pablo, au numéro 90, où vivait, au troisième étage, monsieur Moses Benchimol. Nous y louâmes deux petites chambres au cinquième, en attendant qu'arrive de Para l'argent déjà demandé par mon oncle Elias à ses correspondants, comme je l'ai expliqué plus haut. Mon oncle Abraham n'avait plus que deux cents Pesetas en tout et pour tout. Nous passâmes donc plus de deux mois presque dans la misère. Je fus obligé de vendre un des deux costumes que j'avais emporté à un certain Haïm Cohen, de Tétouan, qui partait lui aussi avec nous à Para. J'en avais obtenu deux Douros. Enfin, l'argent finit par arriver de Para et nous embarquâmes sur le « Lanfrank », vieux bateau de commerce de cinq cents tonnes, sans aucune commodité. Mon oncle Abraham et sa femme prirent des billets de troisième classe, avec autorisation de se tenir en première pour s'occuper de leur enfant. Je n'eus pas de couchette, mais je pus dormir dans la salle à manger ou le salon. Je mangeai avec le personnel de service, une fois que les passagers de première avaient terminé leur repas. Ainsi, grâce à Dieu, après avoir été tellement privé à Lisbonne, je fus très bien nourri à bord. Nous naviguâmes plus de vingt jours de Lisbonne au port de Para et vous pouvez imaginer, après un aussi long voyage sur les océans, la joie que nous ressentîmes à l'arrivée. A peine débarqués, nous nous dirigeâmes vers la maison où vivaient mon oncle Elias, sa femme et mon frère Moyses. Quel bonheur de nous revoir! On nous apprit alors que Moyses avait eu une attaque de fièvre jaune, avec des vomissements noirs. Sa vie avait été en danger, au point que les médecins n'espéraient plus le sauver. Grâce à la Providence, il s'en était sorti et je le trouvai en excellente forme. Il y avait, à cette époque, une terrible épidémie de fièvre jaune à Para. Aujourd'hui, grâce à Dieu, cela n'existe plus. C'était un véritable fléau qui frappait les étrangers arrivant dans ces contrées. Jeune et ignorant, je faillis moi aussi attraper les mêmes fièvres, le deuxième jour après notre arrivée, en mangeant imprudemment un fruit acheté dans une boutique voisine de notre maison. Ce fruit, que l'on appelle « mangue », était un poison pour les étrangers. Je fus pris d'une forte fièvre, le jour même où je l'avais avalé. Mon pauvre frère et mes chers oncles manquèrent devenir fous en apprenant ce que j'avais fait. Ils me donnèrent un fort purgatif, de l'huile de ricin, et, grâce à Dieu, la fièvre céda. En peu de jours, j'allais tout à fait bien. Mon cher frère, qui avait une plus nombreuse garde robe que moi, me donna un de ses costumes, et je fus ainsi plus décemment vêtu. Mes oncles Abraham et Elias avaient déjà vécu au Brésil. Chacun d'eux avait travaillé à son compte dans des régions d'Amazonie très éloignées l'une de l'autre et ils ne s'étaient presque jamais vus durant les onze ou douze ans qu'ils y avaient passés. A leur retour à Para, ils décidèrent de s'associer et fondèrent une société appelée « Les frères Serfaty »( « Serfati Irmaõ »). Nous restâmes à Para plus d'un mois, le temps nécessaire à l'achat de marchandises d'une valeur d'environ deux cents Livres, somme dont leurs anciens correspondants leur firent crédit. Ils choisirent comme résidence un petit village, très loin de Para, à environ mille cinq cent milles en remontant l'Amazone, qui s'appelait « Teffe ». ![]() |