La vie de Moyses et Abraham Pinto dans la Jungle Amazonienne

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Nous embarquâmes alors, nous et nos marchandises, sur un petit bateau, l'« Augusto ». La veille de notre départ du port de Para, alors que nous étions déjà à bord et sur le point d'appareiller, nous entendîmes des cris d'alarme : le bateau était en train de sombrer. Une valve du moteur étant restée ouverte, il était presque rempli d'eau. On demanda de l'aide et, heureusement, on parvint à le vider. Grâce au ciel, nos marchandises qui étaient dans une autre cale, ne furent pas mouillées.

Nous naviguâmes à peu près vingt cinq jours depuis Para jusqu'à Teffe, faisant escale dans plusieurs villages qui se trouvaient sur notre route, « Santarem », « Ovidus », « Coary » etc. Nous déchargions dans chacun d'eux une partie de notre marchandise.

Je me rappelle avec plaisir que, dans le port de Coary, situé à l'intérieur d'un lac où nous restâmes une journée, nous réussîmes, je ne sais comment, à nous procurer une corde et des hameçons. Les poissons étaient si abondants dans ce lac, que, sans effort et malgré notre inexpérience, nous pêchâmes, Moyses et moi, seize « tambaquis » qui pesaient chacun dix à douze kilos. Ce sont des poissons très semblables à notre Mérou d'ici, aussi bien de forme que de couleur et de chair. Nous tirâmes tant sur les cordes que nos mains en furent blessées.

Nous donnâmes tous ces poissons au cuisinier de notre bateau, et je peux vous assurer que nous ne goûtâmes pas un seul petit morceau de cette pêche ! En effet, nous voyagions en troisième classe, et ce fut pour les passagers de première qu'il prépara le tout.

Il y avait à bord un homme très gentil nommé Abraham Eleazar, qui nous donna beaucoup de renseignements sur notre lieu de destination. Nous arrivâmes enfin au très pittoresque port de Teffe, situé à l'intérieur d'une immense baie, aussi large que celle de Tanger à Tarifa. C'était un village de quinze à vingt cases couvertes de paille et de quatre à cinq maisons aux toits de tuiles. Celles ci semblaient de véritables palais à côté des misérables huttes voisines. La population se composait d'environ deux cent cinquante à trois cents indiens métis et de quelques personnes civilisées. Parmi elles, la communauté juive établie là bas comptait la famille de Salomon Lévy, natif de Gibraltar, cousin de Mama Hana, Doña Tomasia, sa femme et son fils Youyou. Il y avait aussi Léon Barchilon et sa femme, en plus de notre ami Abraham Eléazar arrivé sur le même bateau que nous.

Comme nous n'avions pas de maison, nos marchandises furent débarquées sur la plage et laissées sous les intempéries. Mes oncles se dirigèrent aussitôt vers la maison de Salomon Lévy, un homme très honorable, bon et très distingué, qui nous chercha un logement. Cette nuit là, je restai à surveiller nos marchandises jusqu'à ce que, le jour suivant, nous puissions les transporter chez nous. En attendant que la maison soit prête, nous mangions chez Salomon Lévy qui, qui nous avait accueillis avec beaucoup de joie, ce qui facilita notre installation.

Teffe était un petit village dont les habitants vivaient de la pêche et du ramassage des noix de coco, très abondantes dans la forêt autour du lac. Ils étaient très pacifiques et nous avons toujours vécu en paix et en harmonie avec eux.

Le commerce là bas consistait à vendre nos marchandises en échange de gomme élastique, noix de coco, salsepareille, poisson salé, vanille, et huiles extraites d'arbres de ces régions, remèdes très efficaces contre certaines maladies. Nous réunissions tous ces produits et les remettions à nos correspondants à Para, qui les vendaient pour notre compte. Ainsi donc, la vie se déroulait là bas tranquillement et pacifiquement, sans aucun incident. De plus, la main d' oeuvre ne nous coûtait presque rien.

Quelques jours après s'être établis là bas, mes oncles achetèrent un canot et y firent élever un petit toit de feuilles de palme. Ils louèrent des rameurs indiens, installèrent des marchandises variées pour une valeur d'à peu près cinquante livres, et envoyèrent mon frère Moyses « colporter » sur ces fleuves. « Colporter » consistait là bas à naviguer en canot sur l'une de ces rivières ou l'un de ces lacs et faire du commerce avec tous les propriétaires de ces huttes que l'on trouvait le long des rives, leur achetant leurs produits en échange des marchandises que l'on transportait dans le canot. C'est sans aucune habitude ni expérience de tout cela que mon frère se lança dans ces aventures, s'en remettant à Dieu.

Il resta absent de Teffe quinze à vingt jours et revint après avoir fait quelques petites affaires qui donnèrent satisfaction à mes oncles. Il continua ainsi ces voyages durant quelques mois, s'habituant peu à peu et augmentant chaque fois plus les bénéfices. Quelques semaines plus tard, ce fut à mon tour de faire comme mon frère : un autre canot, d'autres petits voyages, etc....

Après six mois de séjour à Teffe, et après que nous ayons acquis l'expérience de ces petits voyages, ils décidèrent de nous envoyer plus loin, sur un canot plus grand, avec plus de marchandises. Mon frère Moyses se dirigea vers le fleuve Javari, distant de Teffe de dix à douze jours de bateau, sur un petit bateau à vapeur, emmenant à sa remorque le canot avec ses marchandises, qu'on lui remit à son arrivée.

Il remonta alors le Javari durant les six mois environ que dure la récolte de caoutchouc, seul produit que l'on trouve le long de ce fleuve. Quand la marchandise était épuisée, il demandait à Teffe de nouveaux produits et remettait en même temps la gomme qu'il avait achetée. Une fois la récolte terminée, il retourna à la rame depuis le Javari jusqu'à Teffe et en profita pour faire quelques affaires avec les habitants des rives de l'Amazone. Cette descente depuis le Javari jusqu'à Teffe durait souvent vingt à trente jours. Quant à moi, ils me donnèrent un autre canot avec d'autres produits et m'envoyèrent à la remorque d'un autre bateau, dans les mêmes conditions que mon frère, mais vers une destination différente, la haute Amazonie, à la frontière du Brésil et du Pérou, en un lieu appelé « Tabatinga ». J'y débarquai avec mon canot dans lequel je disposai mes marchandises, et de là, je descendis l'Amazone, faisant mes petites affaires avec tous les indiens établis dans les cases le long des rives, jusqu'à rejoindre Teffe. Mon périple dura presque deux mois et je le fis deux à trois fois jusqu'au début de 1880, quand s'acheva la récolte de gomme de cette année là.

C'est avec une très grande joie que mon frère et moi nous retrouvâmes de nouveau à Teffe, après que ces voyages nous aient séparés pendant six à sept mois. Nous avions eu à affronter de multiples incidents et dangers, aussi bien dans ces forêts impénétrables, où vivaient tant de bêtes féroces, que sur ces rivières tumultueuses. Je raconterai quelques uns de ces épisodes au fur et à mesure de mes récits. Grâce à Dieu, malgré notre manque d'expérience de ce mode de vie et tous ces périls, les petites affaires que nous fîmes donnèrent quelques résultats et nos oncles en furent très contents.


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