La vie de Moyses et Abraham Pinto dans la Jungle Amazonienne

Accueil Les mémoires d'Abraham Pinto Cartes géographiques Photos Généalogie

 

Entre février et avril 1880, nous nous reposâmes à Teffe et en profitâmes pour calfater et repeindre nos canots en vue de reprendre notre travail pour la nouvelle récolte de gomme, qui avait lieu de mai à décembre.

Ayant déjà quelque expérience de cette nouvelle vie, nous nous lançâmes dans des affaires plus importantes et nous dirigeâmes vers des fleuves plus lointains pour faire du commerce de caoutchouc. Mon frère mit son canot à la remorque d'un bateau qui se dirigeait vers le fleuve Jurua, distant de Teffe d'un mois de navigation environ, avec pas mal de marchandises à son bord. Arrivé à ce fleuve, on lui livra son canot et ses produits, et il passa six à sept mois à monter et descendre ce fleuve, commerçant avec tous les riverains. Je fis de même et me dirigeai vers un autre fleuve, le Javari.

Mon frère et moi restâmes tout ce temps sans nous voir, jusqu'à nous retrouver à Teffe, une fois la récolte de caoutchouc terminée. Pour ces voyages, nos oncles nous fournissaient, en associés, pour quelques centaines de livres de marchandises, et nous leur donnions la moitié des bénéfices.

Je ne peux vous décrire notre joie quand nous envoyâmes enfin pour la première fois de l'argent à nos parents, à Tanger. Il s'agissait de quatre Livres environ et à chaque Pâques par la suite, nous envoyâmes trois à quatre Livres à notre père et autant à notre mère. Plus tard, nous leur établîmes une rente mensuelle, par l'intermédiaire de nos oncles, de deux Livres pour notre mère et de cinq Livres pour notre père.

Tous les trois à quatre mois, nous recevions des lettres d'eux et nous leur écrivions depuis ces lointaines contrées. Je vous laisse imaginer le bonheur que nous ressentions, eux comme nous, à la lecture de ces lettres.

Notre éloignement ne nous fut pas une excuse pour oublier la religion de nos parents, et, en quittant Tanger, chacun de nous avait amené avec lui le Livre de Kippour pour célébrer ce jour comme il doit l'être. Avant de partir de Teffe pour une destination quelconque, nous notions la date de ce jour Saint pour le célébrer en quelque lieu où nous nous trouverions.

A plusieurs reprises, alors que chacun voguait avec son canot sur le Jurua et bien que nous fûmes à deux ou trois mois de distance, mon frère et moi nous écrivions et combinions d'avance de nous retrouver deux ou trois jours avant Kippour pour le célébrer ensemble. Nous construisions alors avec nos rameurs une petite hutte dans un lieu isolé de la forêt et là nous célébrions la nuit et le jour de Kippour. Nous allumions des feux que nos rameurs alimentaient toute la nuit pour chasser les fauves et les serpents. Ces hommes faisaient le guet, chacun avec son fusil « Winchester », pour tirer au cas où l'une de ces bêtes s'approcherait de nous. Les deux canots étaient amarrés à la rive du fleuve.

Un soir de Kippour, nos ouvriers tuèrent un jaguar près de notre hutte. Cela ne nous gêna pas pour continuer nos prières ! A Tanger, j'avais un ami d'enfance, fils de Revi Josua Toledano, un homme très bon, père de Gimol Toledano, mariée avec Jacob Nahon. Ce jeune de mon âge, le frère de Gimol Toledano, avait envie de partir avec moi au Brésil quand je quittai Tanger mais son père le lui refusa. Avant mon départ, celui ci me fit appeler et me pria de ne pas encourager son fils à faire ce voyage, ce que je lui promis et, en effet, il ne vint pas avec moi.

Un an plus tard, en 1880, alors que j'étais sur le Javari, je le vis arriver sur un bateau et il me rejoignit sur mon canot. Quelle joie d'avoir auprès de moi, sur un fleuve si lointain, un ami si cher ! Ce garçon s'appelait Mimon Toledano. On l'appela au Brésil Mauricio. Il resta avec moi deux ans et je fus très chagriné quand il tomba malade et retourna à Teffe où il mourut.

Le mois de son arrivée sur le Javari, nous nous dirigeâmes, la veille de Kippour, vers une cabane inhabitée sur la rive du fleuve. Là, nous allumâmes une petite bougie et commençâmes nos prières quand, brusquement, au milieu de celles ci, nous entendîmes les hurlements de nos hommes de peine nous demandant de fermer la porte, puis plusieurs coups de feu. Pour finir, ils nous crièrent de rouvrir et nous trouvâmes, devant la porte, un jaguar qu'ils venaient de tuer.

Lorsque la récolte de caoutchouc prit fin sur le Javari, je dus retourner à Teffe. La récolte commençait généralement en juillet et s'achevait en janvier.

Le fleuve Javari forme la frontière avec le Pérou. La rive gauche appartient au Pérou et la rive droite au Brésil. C'est un fleuve qui n'est pas très large, 250 mètres environ, mais très profond et sa longueur est de 800 milles environ. De là il se divise en trois branches : le Tarahuaca, l'Envira et le Javari , fleuves qui ne sont pas très profonds mais très longs. L' Envira traverse l'équateur au Pérou, en un point appelé Nazareth.

J'avais débarqué de mon canot quand apparut un petit bateau venant de Para et se dirigeant vers Iquitos, qui faisait de nombreuses escales sur ce trajet. Je me sentais fatigué de cette expédition de six ou sept mois et je voulus prendre quelques jours de repos en m'embarquant pour Iquitos, village péruvien distant de cinq jours environ de notre point d'amarrage sur le Javari. Je laissai donc mon canot à Nazareth et continuai le voyage en touriste.

Le jour suivant notre sortie du Javari, nous arrivâmes en un lieu nommé Tabatinga, une forteresse brésilienne limitrophe du Pérou. Située sur la rive de l'Amazone, elle était le siège d'une garnison composée de quatre soldats et un commandant, avec deux canons très anciens. Le bateau devait inévitablement y faire escale et demander l'autorisation de continuer vers le Pérou. Nous devions y passer la nuit et repartir le lendemain matin. Je décidai de débarquer pour faire une petite promenade dans le village qui comprenait en tout et pour tout une baraque pour le commandant, une autre pour les quatre soldats et une dernière où, à mon grand étonnement, je trouvai Haïm Nahon de Tétouan, à qui j'avais vendu l'année précédente, à Lisbonne, mon costume de coutil.

Ce ne fut pas une mince surprise pour nous deux que de nous retrouver en un lieu si éloigné du monde! Il s'était établi là, tenant une petite boutique et faisant du commerce avec les pêcheurs et les caucheros (collecteurs de caoutchouc) de passage dans ces lointaines contrées.

Il m'invita à dîner, nous partageâmes une boite de sardines et quelques cuillers de farine de manioc. Après quoi, il insista pour que je passe la nuit avec lui, puisque le bateau ne partait que le lendemain matin.

Je m'installai donc un hamac et là, je passai une nuit « délicieuse », comme vous allez le voir. Il avait, lui, bien sûr, une moustiquaire mais pas moi. Je dormis profondément. Au matin, quand je voulus sortir mes jambes du hamac, je n'y parvins pas : l'un de mes pied y adhérait par une sorte de colle. Comme je me sentais très faible et qu'il faisait sombre, je l'appelai pour qu'il ouvre afin que je puisse voir ce qui se passait. Quand la porte fut ouverte, je me rendis compte qu'il y avait par terre une grande flaque de sang et que l'un de mes pied était tout ensanglanté : une chauve souris avait passé la nuit à sucer mon sang sans que je n'en ai ressenti aucune douleur. Après qu'elle se fut rassasiée, le sang continua à couler par la blessure et je dus faire un mouvement du pied. Le trou fait par la chauve souris se colla alors au hamac qui fit comme un tampon et stoppa l'écoulement du sang. C'est ce qui me sauva la vie.

De Tabatinga, nous nous dirigeâmes vers un petit village appelé Loreto, où était établi le consul général du Brésil, en territoire péruvien. Nous continuâmes notre voyage en faisant escale en divers points comme Pebas, Manai, etc... jusqu'à arriver à Iquitos.

Je fis de nombreuses fois, en canot, ce voyage à partir d'Iquitos jusqu'à Manaos et Para en passant par divers points de la Haute et de la Basse Amazone et par Teffe. Vous pouvez en lire le récit minutieusement décrit par Jules Vernes dans son livre « La Jangada ».

Iquitos dans les années 1880 était un petit village d'à peu près cent habitants, avec quelques cases aux toits de paille et deux ou trois maisons couvertes de tuiles. Je peux dire, qu'avec l'aide de Dieu, ce fut ce voyage à Iquitos, entrepris dans le seul but de me reposer, qui décida de notre fortune. Car Iquitos, bien que très pauvre, était situé en face de l'embouchure de quatre fleuves très riches en divers produits, latex et autres ressources qu'il me serait difficile d'énumérer.

Ce petit coin me plut beaucoup. Les habitants, très pacifiques, parlaient naturellement espagnol, ce qui m'enchanta. Il me semblait être parmi les miens.

Nous passâmes là huit jours, comblés de cadeaux par les habitants et nous appréciâmes beaucoup ce séjour.

Je revins par le même bateau à mon embarcation et continuai mon voyage de retour vers Teffe. Quand j'eus la joie de retrouver mon frère Moyses à Teffe, je lui racontai mon voyage à Iquitos et lui décrivis tout ce que j'avais vu dans ce port. Je lui dis aussi qu'il me paraissait très prometteur pour notre avenir de nous y installer.

Il était toutefois trop tôt encore pour réaliser ce projet. Nos affaires n'étaient pas bien importantes et nous étions toujours associés à nos oncles. Nous poursuivîmes donc, dans les mêmes conditions, jusqu'en 1882.


précédent  0 - 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8  suivant