La vie de Moyses et Abraham Pinto dans la Jungle Amazonienne

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Jusqu'en 1882, je vous rappelle que nous étions encore associés à nos oncles. Nous avions alors gagné environ 600 livres, desquelles nous leur avions donné la moitié . Nous décidâmes alors de mettre un terme à cette association.

Avec notre petit capital de 300 livres et une recommandation de la maison mère de Para, mon cher frère Moyses partit dans cette ville pour acheter 800 livres de marchandises, les 300 de notre capital et 500 dont on nous fit crédit. Nous devînmes alors indépendants, travaillant à notre propre compte.

J'ai le plaisir de vous apprendre que j'ai gardé ici, à nos bureaux, écrits de la main même de mon cher Moyses, la première facture que nous firent nos oncles en 1879, pour une valeur de 50 livres environ, ainsi que le bilan de notre association avec eux, où apparaissent les bénéfices dégagés pendant ces deux ou trois ans de collaboration. Je les ai montrés à Momo, il y a quelques jours.

Avec les marchandises rapportées de Para, nous nous installâmes de nouveau dans un tout petit village qui s'appelait « Caisara », distant de Teffe de soixante à soixante dix milles. Nous y louâmes une cabane et nous ouvrîmes notre entreprise.

A partir de là, durant la période de récolte du caoutchouc, nous embarquions chacun sur un fleuve différent pour la saison. Nous nous répartissions la marchandise et fermions notre comptoir de Caisara jusqu'à notre retour, six à sept mois plus tard. Généralement, mon cher frère se dirigeait vers le Jurua et moi vers le Javari, distants l'un de l'autre de mille milles. Plus tard, nous travaillâmes tous deux sur le Jurua, car le Javari était moins riche, chacun sur son canot. Nous ne nous rencontrions qu'une seule fois car les distances étaient très grandes.

Nous continuâmes ainsi jusqu'en 1888, date à laquelle je parvins enfin à convaincre mon frère de nous installer à Iquitos. Nos affaires, à cette époque, étaient en pleine expansion et nos correspondants étaient très satisfaits de nous. Mon frère se décida alors à descendre à Para pour acheter des marchandises d'un montant de quarante « Contos » (ce qui est à peu près quatre mille Livres). Il les transporta ensuite à Iquitos, où il n'y avait pas encore de douane, dans le but de nous y fixer. C'est ainsi qu'il mit un terme à ses périples en bateau, et que nous nous établîmes au Pérou.

Pour ma part, je poursuivis mon travail en canot sur le Jurua jusqu'en 1892, dernière année de cette vie si périlleuse qui s'acheva avec le naufrage de la chaloupe « Presidente de Para ». J'y perdis tout ce que je possédais, marchandises et caoutchouc, qui n'étaient pas assurés, bijoux destinés à la vente, argent, livres, et jusqu'aux babouches que j'avais aux pieds.

Comme le bateau avait fait naufrage près d'une plage, tous les passagers se jetèrent dans la rivière et gagnèrent la rive en nageant. Je fus le seul à rester à bord parce que je ne savais pas nager et que j'avais peur de sauter à l'eau. Je sentais le bateau s'enfoncer peu à peu et me cramponnais au mât de proue. A terre, tout le monde me criait de me jeter à l'eau, ce que je finis par faire en m'en remettant à Dieu. J'étais en train de me noyer quand l'un des passagers me sauva.

Je dois vous préciser ici que plusieurs mois avant ce naufrage, nous étions déjà établis à notre compte, sans qu'il ne nous soit plus nécessaire de recourir aux correspondants de Para. En effet, ceux ci, la Maison Bento, s'étaient bien enrichis et avaient vendu leur affaire. Puis, ils étaient partis pour le Portugal.

Leurs acheteurs ne purent, ou ne voulurent, nous accorder les crédits que la maison Bento avait pour habitude de nous allouer. Nous soldâmes alors nos comptes avec eux. Nous leur devions à peu près trois mille cinq cents Livres. Nous leur donnâmes des traites échelonnées de trois mois en trois mois, que nous leur payâmes religieusement, ainsi que les intérêts. et même les timbres de ces lettres de crédit!

Désormais, nous étions donc indépendants. Au bout de quelques mois, nous avions réussi à réunir, entre Iquitos et Teffe, la somme de deux mille livres, obtenues à partir du paiement des sommes que l'on nous devait et de la vente de quelques marchandises. J'avais utilisé cet argent pour acheter des produits à Para pour ma saison de récolte du caoutchouc sur le Jurua et les avais emporté, comme d'habitude, sur mon canot, à la remorque du bateau. Ce fut à ce moment là que le naufrage eut lieu et je perdis alors tout ce que je possédais, exceptées les marchandises que nous avions à Iquitos, où était resté mon frère Moyses.

Notre chaloupe sombra sur une plage et nous y restâmes, pris en charge par un habitant de ces lieux, jusqu'à ce qu'arrive un bateau de Manaos qui se dirigeait vers le haut Jurua et prit tous les naufragés à son bord. Là, j'eus la stupéfaction, et la plus grande joie, de trouver, parmi les passagers, mon oncle Elias, qui me fit fête. et me donna des vêtements, puisqu'il ne me restait plus qu'un pantalon et une chemise.

Le caoutchouc, à cette époque, était au prix très bas, qu'il n'avait jamais atteint, de mille huit cents Reyes le kilo. Ce prix me paraissait si bas qu'il me sembla ne pas pouvoir durer. Le marché devait donc forcément remonter. Je me mis alors à acheter à tout va du caoutchouc à crédit, payant avec des traites à quatre-vingt-dix jours. Nous étions très connus sur le Jurua, et l'on nous faisait facilement crédit. J'en achetai ainsi une très grande quantité, que j'envoyai à Para et Manaos, avec l'ordre formel de ne le vendre que quand j'en donnerai instruction.

Une fois la saison terminée, je descendis à Teffe sur le même bateau, et durant tout le trajet, nous rencontrâmes plusieurs navires qui sillonnaient le fleuve et venaient de Manaos et Para. Nous arrêtions chacun d'eux pour demander le prix du caoutchouc. On m'annonça tout d'abord une légère hausse. Puis d'autres informations suivirent : les hausses se faisaient de plus en plus importantes. C'était au point que, lorsque j'arrivai à Teffe, lieu de ma résidence, le prix de la gomme était de six mille Reyes, soit trois fois et demi sa valeur initiale d'achat.

Mon frère était à Iquitos, comme je l'ai dit, et sans nouvelle de moi depuis plusieurs mois, il ignorait tout ce qui était arrivé. Nous étions, en effet, à une grande distance l'un de l'autre puisque pour aller du Jurua à Iquitos, il fallait descendre du Jurua à Manaos, puis de là à Iquitos, c'est à dire naviguer pendant un mois environ.

Ce n'est qu'après plusieurs mois seulement qu'un bateau en provenance de Para arriva au port d'Iquitos et que plusieurs commerçants, anxieux de connaître les nouvelles, (et la principale d'entre elles était le prix du caoutchouc), se dirigèrent vers le quai. Avant même que le bateau n'abordât, ils se mirent à héler les passagers à bord. L'un d'eux, bien connu de nous, annonça à Moyses que le bateau « Presidente de Para » avait fait naufrage sur le Jurua, mais qu'heureusement son frère Abraham était sain et sauf. Je vous laisse imaginer l'angoisse de Moyses.

Il ferma son établissement et s'embarqua pour me retrouver à Teffe. Mais je n'y étais pas encore arrivé. Aussi continua-t-il son voyage jusqu'à Manaos, et là, il trouva dans diverses maisons commerciales le caoutchouc que j'avais envoyé depuis le Jurua. Il s'empressa de le vendre, de peur que le prix ne baisse de nouveau et il paya toutes les traites que j'avais signées. Nous fîmes un bénéfice de huit mille livres.

En arrivant à Teffe, on m'apprit que mon frère Moyses était passé et qu'il était maintenant à Manaos. Je continuai donc mon voyage en bateau et je ne pourrais vous décrire notre joie à tous deux de nous revoir. Tous ces événements eurent lieu en 1892. J'annonçai alors à votre père que je n'en pouvais plus de ce travail en canot, et qu'il valait mieux liquider nos affaires à Teffe et sur le Jurua et bien nous établir à Iquitos.

Nous prîmes donc la résolution d'y poursuivre nos affaires à une plus grande échelle. Pour cela, nous partageâmes les huit mille livres que nous avions gagnées. Nous laissâmes quatre mille livres à Para. Pour le reste, Moyses ayant décidé de retourner à Tanger avec le projet de poursuivre très vite son voyage vers Manchester, nous décidâmes qu'il emporterait deux milles livres pour y faire des achats, et qu'il laisserait les deux autres mille à Tanger.

Quant à moi, une fois liquidées mes affaires à Teffe et au Jurua, où je renonçai à presque toutes les sommes que l'on me devait, je partis pour Iquitos, afin d'y attendre les marchandises que mon frère devait m'envoyer.

Ainsi s'achevèrent ces quatorze années de travail à bord de mon canot. J'y avais eu une vie très éprouvante et pleine de risques. Je remercie le Tout-Puissant pour tous ses bienfaits.


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