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Je vais maintenant vous raconter un évènement qui nous est arrivé à Moyses et moi à Iquitos. Je devais aller à Para acheter ce qu'il me fallait pour mon travail sur le Jurua. Avant de commencer ce voyage, qui devait me retenir au moins six à sept mois sur ce fleuve, et comme je disposais encore d'un peu de temps avant mon départ pour le Jurua, je décidai d'aller depuis Teffe jusqu'à Iquitos pour voir Moyses. Sans cela, en effet, je serais resté en tout huit à neuf mois sans le voir. Moyses m'avait aussi chargé d'acheter quelques marchandises pour Iquitos. J'expédiai mes achats pour le Jurua chez des amis à nous, en divers points du fleuve, afin de les reprendre en canot, au fur et à mesure de mes besoins, quand je remonterai et descendrai le fleuve, durant la saison de récolte du caoutchouc. Quant aux achats destinés à Moyses, je les embarquai avec moi sur un bateau, l'« Araguay », dont c'était le premier voyage à Iquitos. Il appartenait à une compagnie fondée à Para dans l'intention de faire de la concurrence à la grande société de navigation « The Amazon River ». Elle nous nomma d'ailleurs ses agents à Iquitos, Je vous précise tout cela afin que vous puissiez mieux comprendre ce qui se produisit. Arrivé là bas, le commandant, un certain Corria, invita à déjeuner à bord les autorités et les commerçants les plus importants, quarante à cinquante personnes au total, pour fêter l'inauguration des voyages de cette compagnie dans ce port. A Iquitos vivait un jeune homme, Benjamin Maya, natif de la province de maranon, au Brésil. C'était un jeune ayant reçu une éducation raffinée, aimable, jovial, de race blanche, sympathique etc... Il s'était fait avait pris la nationalité péruvienne pour obtenir le poste de capitaine du port. En raison de cela, les brésiliens d'Iquitos et d'ailleurs lui vouaient une grande antipathie, et même de la haine. N'ayant pas été invité par le capitaine à ce déjeuner, il s'en sentit très offensé et jura de se venger de lui à la première occasion. Et cette occasion ne tarda pas à se présenter... Tout le monde fit beaucoup d'éloges sur le vin rouge qui fut servi à ce repas, et il était en vérité très bon. Un commerçant d'Iquitos, un brésilien très connu, Manuel Nieves, le loua tant que le capitaine du bateau lui en offrit un petit baril d'une cinquantaine de litres. Le lendemain du banquet, il donna ordre de descendre ce baril à terre et de le livrer au domicile de Nieves. Et c'est là que cette histoire tourna au vinaigre. Benjamin Maya, le capitaine du port, s'empara du baril, déclara que c'était de la contrebande et voulut l'emporter en douane. On informa le commandant qui intervint pour dire à Maya que les liqueurs et comestibles de bord n'avaient jamais payé de droits de douane nulle part (je ne sais pas s'il en était de même en ce qui concerne les marchandises qui, bien que destinées à la consommation à bord, étaient débarquées). Quoiqu'il en soit, la discussion s'envenima. Le commandant prit alors un petit marteau de chez Nieves, fendit le baril, et le vin se répandit par terre. Devant ce geste, Benjamin Maya déclara qu'il l'arrêtait pour outrage à l'autorité publique. Il appela alors deux policiers qui l'emmenèrent pour l'emprisonner. Lorsque cette nouvelle parvint à l'équipage du bateau amarré au port, il commença à s'exciter. On nous avertit nous aussi de ce qui était arrivé. Moyses était assez connu du gouverneur. Aussi prit-il sur lui de demander à le voir pour le prier de libérer le capitaine car l'équipage était très énervé. Entendant cela, le gouverneur se mit à crier comme un fou : «Ah, mais vous êtes en train de me menacer d'un coup de force de l'équipage pour libérer le capitaine! ». A ces cris, plusieurs personnes accoururent, parmi lesquels le chef de la police. Il lui dit textuellement « Emparez- vous de monsieur Pinto, et au premier tir que vous entendrez dans la population, fusillez le immédiatement ! ». Peu après, j'arrivai à mon tour pour m'informer de ce qu'avait fait mon frère et l'on m'arrêta moi aussi. On nous emmena tous deux dans la prison où était le capitaine, et là nous nous attendions tous à être fusillés. Heureusement, devant cette menace, un homme qui s'appelait Mattos, personnalité très en vue de la colonie brésilienne, bien éduqué, aimable et intelligent, décida de demander à monter sur le bateau. Par chance, Il réussit à convaincre le capitaine en second de larguer les amarres et de foncer vers le large, afin d'éviter que quiconque de l'équipage puisse sauter à terre. Une fois cet ordre exécuté, le gouverneur nous relâcha, sauf le capitaine du bateau qui resta prisonnier. Tout cela avait duré trois heures. Une fois libres, alors que nous étions tous deux prêts à quitter la cour de la caserne, le fils du gouverneur nommé Nicanor, se dirigea vers moi et me dit : « Rentrez chez vous, votre frère vous rejoindra dans une demi-heure. » Je refusai d'abord de partir. Cependant, Moyses et lui insistèrent tant que je finis par m'en aller. On le conduisit alors dans une pièce où le fils du gouverneur fit apporter une bouteille de vin et en remplit deux verres. Mais malgré l'insistance de ce monsieur, mon frère ne voulut rien entendre pour en boire et rentra immédiatement à la maison. La majorité des habitants d'Iquitos étaient indignés contre le gouverneur. Moyses était en effet très estimé et les femmes l'appelaient « Le roi d'Iquitos ». Le conseil municipal se réunit en session extraordinaire, et fit inscrire sur son registre une énergique protestation contre ce préfet. Ce fut à tel point que le maire le fit arrêter et qu'il préféra s'enfuir en canot. Aux approches du 28 juillet, date de l'indépendance du Pérou, le fils du gouverneur se rendit chez Moyses pour l'inviter, de la part de son père, au bal donné à la préfecture pour célébrer cette fête nationale. J'entends encore sa réponse : « Je vous remercie beaucoup de cette invitation, mais je n'irai que si on m'y traîne. » Nicanor insista « Monsieur Pinto, laissez votre rancune de côté et venez à cette fête, mon père en sera très heureux. » Rappelez vous bien ce que je vous avais dit au début de ces mémoires : je n'exagère, ni ne mens ni n'invente, tout est véridique. A cette époque, Iquitos était un village, où tout le monde se connaissait et était en étroite relation. De nos jours, c'est devenu une petite ville. Après ces événements, j'embarquai pour Teffe et à l'arrivée à Loreto, ville péruvienne proche de Tabatinga, à la frontière du Brésil, le consul brésilien, qui résidait alors là bas, fut informé de la liste des passagers. Il me fit demander de rester quelques jours, jusqu'au bateau suivant, afin de lui faire un compte rendu exact des événements qui venaient de se dérouler à Iquitos. J'acceptai et je restai chez lui quelques jours durant lesquels je lui racontai tout ce qui s'était passé. Il rédigea un rapport adressé à la princesse Isabel, régente de l'empire pendant les vacances de son père, Don Pedro II, à Cannes. J'ai ici, dans mon bureau à Tanger, une copie de ce rapport. Cette princesse était mariée avec le comte d'Eu, de la famille d'Orléans et les brésiliens la haïssaient. En effet, l'empereur étant déjà très agé, ils craignaient, à sa mort, d'être gouvernés par un étranger. C'est pour cette raison que la république fut proclamée. Ce document eut l'effet suivant : quelques semaines plus tard, un bateau de guerre brésilien arriva à Iquitos et quand il mouilla au port, les services sanitaires et la douane se dirigèrent vers lui et lui ordonnèrent de repartir : «Hors d'ici! Ce navire de guerre brésilien ne peut pas recevoir pas de visites ! » C'est ce que votre père me raconta puisque je n'étais pas à Iquitos. Le capitaine du bateau brésilien et deux officiers en grand uniforme descendirent à terre et se dirigèrent vers la préfecture pour parler au gouverneur : « Nous venons au nom de notre gouvernement pour que vous nous livriez immédiatement le capitaine du bateau l'Araguay ». Le gouverneur leur répondit : « Par suite d'un procès, il est en liberté provisoire, sous le contrôle d'un juge. Vous devez, le capitaine et vous même, obtenir l'accord du juge. » Ils réussirent à le faire libérer totalement et il repartit à Manaos dans ce même bateau de guerre. Comme vous le voyez, le Pérou, pays beaucoup plus petit que le Brésil, vivait dans la crainte de son puissant voisin. Après quelques mois, un ordre de Lima parvint, destituant le préfet, le sous-préfet et quelques autres, parmi lesquels un certain Benjamin Maya. Depuis ce moment là, le consulat du Brésil est établi à Iquitos. Quelques années plus tard, l'administrateur de la douane, qui s'appelait Melena, très lié à votre père, prit sa retraite et alla vivre à Lima. De là, il lui écrivit une lettre très affectueuse, pour le remercier d'un emploi que nous avions donné à son fils à bord de notre bateau « Preciada ». Il lui donna des nouvelles du préfet, qui vivait dans un hospice de Lima, ruiné et très malade. Il avait dit à Melena, qu'il regrettait beaucoup sa conduite envers nous et le capitaine de l'Araguay, qu'il était entouré de mauvais conseillers qui l'avaient amené à commettre cette erreur de jugement. Cette lettre de Melena à votre père nous parvint à Tanger et Jacques l'a gardée afin que vous vous rendiez compte de l'homme qu'était votre père. ![]() |