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Je ne me souviens pas de tous les évènements que vécut Moyses, quand il voyageait en canot, sauf de l'un d'entre eux qui faillit lui coûter la vie. Il avait un canot sur le Jurua, qu'il laissait à la garde d'un ami, dans son débarcadère, une fois la récolte de gomme terminée. Quand il voulut le reprendre, quelques mois plus tard, il le retrouva rempli d'eau de pluie. Les rameurs et lui retroussèrent leurs pantalons et commencèrent à le vider. Tout d'un coup, Moyses sentit un choc électrique qui le fit tomber. C'était une anguille électrique (« puraque »). Si un indien n'était accouru à temps avec une bague métallique ou un bracelet qui neutralisent les effets électroniques de ces poissons, et s'il ne l'avait relevé et sorti du canot, il y aurait laissé la vie. En effet, si ce poisson vous passait deux fois sur le corps, vous étiez un homme mort. Nombreuses et variées sont les aventures que je vécus lors de ces voyages en canot. Je me remémore maintenant certaines d'entre elles. - Pénétrant avec mon canot dans le lac Caiçaru, je vis, dans l'embouchure, une montagne d'eau se lever. J'entendis, au dessous d'elle, un grand bruit. L'eau commençait même à soulever notre bateau. Heureusement, nous réussîmes à nous échapper en toute hâte avec notre canot vers le milieu du fleuve. Nous vîmes alors un grand boa qui sortait sa tête de l'eau et regardait de tous côtés, mais nous avions pu nous éloigner à temps. Je vis un autre boa dans le fleuve Envira, affluent du Jurua : cette fois là, nous dûmes aborder et courir dans la forêt pour lui échapper. - Une autre fois, après avoir péché beaucoup de poissons, nous remplîmes un grand panier de ce qui restait de notre dîner pour le manger le jour suivant. Nous amarrâmes le canot sur la rive, et je posai le panier à mes pieds. Je dormis sous un dais, à la proue du bateau, là où j'avais ma petite boutique. Le canot, très chargé, dépassait de l'eau de vingt centimètres seulement. Tout d'un coup, j'entendis un grand bruit et un corps qui plongeait dans l'eau depuis notre embarcation. C'était un crocodile qui, s'aidant de ses pattes, avait pu monter à mi-corps et avait dévoré tout le contenu du panier. Par miracle, il n'avait pas pris mes pieds. - Un autre jour, j'arrivai à l'entrée d'un lac où l'un de nos clients, un certain Lima, travaillait dans le caoutchouc, à bord d'un petit canot que l'on appelait là bas « montariu » et qui contient à peine trois personnes. L'entrée de ce lac était trop étroite et elle était littéralement pavée de têtes de « jaeures ». Or, il faut savoir qu'un seul d'entre eux peut, d'un coup de queue, faire chavirer un canot. Pour arriver au lac, je dus donc passer par la terre, au milieu de la forêt. Il fallait faire très attention, quand on pénétrait dans la forêt, car on s'y perdait facilement. Certains avançaient avec une boussole, d'autres se repéraient avec le soleil, mais on ne le voyait pas toujours à cause de la hauteur des arbres. Le plus sûr était de marquer les arbres avec une mâchette ou de casser des branches pour signaler le chemin et pouvoir l'emprunter de nouveau au retour. - A Teffe, la veille de Kippour, j'attendais le bateau de Youyou Lévy, pour continuer jusqu'au Jurua. J'avais avec moi deux canots pleins de marchandises à embarquer à bord du bateau, l'un des deux devant être mis à la remorque pour mon travail commercial. Or Youyou ne rentra pas à Teffe ce jour là, préférant passer le jour de Kippour dans un port à quelque distance de là, après avoir amarré son bateau. Est-ce que vous imaginez le préjudice que cela lui causait et ce qu'il sacrifiait à tenir ainsi son bateau et des centaines de passagers immobilisés, afin de passer le Jour Saint dans ce port? Quelle foi dans notre religion! L'après midi, une tempête se leva à Teffe et mes deux canots, qui étaient sur la rive, prirent l'eau. Tout fut mouillé et je dus, à cette heure tardive de l'après midi, chercher des manoeuvres pour m'aider à sortir les marchandises de l'eau. Je pus difficilement en trouver deux avec lesquels je travaillai durement à ramener à l'abri tous les produits trempés. Il était déjà très tard et c'était l'heure de la prière du soir ( Arbit). Le petit nombre de juifs qu'il y avait à Teffe se réunissait dans la maison de mon oncle Elias. J'eus tout juste le temps de changer mes vêtements trempés et, sans manger, j'allai chez mon oncle. Je passai donc Kippour sans avoir mangé avant. Après Kippour, Youyou arriva avec son bateau, mais je ne pus aller avec lui, car je dus faire sécher au soleil toute ma marchandise. J'en perdis d'ailleurs une partie. Je suivis sur un autre bateau, après m'être acharné à en récupérer le plus possible. C'était une des nombreuses calamités que l'on devait affronter au cours de ces voyages en canot. - Je me souviens du jour où j'entrai pour pêcher dans un de ces lacs si nombreux sur l'Amazone et ses affluents. La pêche est en effet plus facile dans ces lacs que dans les fleuves où il y a de forts courants. Je trouvai donc un très grand lac, couvert de canards, des centaines, que nous pouvions attraper facilement, avec les mains, en les noyant. Nous en prîmes une trentaine, nous n'en voulions pas plus. - Celui qui se risque à entrer dans la forêt pour chasser ou pour aller d'une région à une autre, doit prendre garde aux fruits dont on trouve une grande variété. Il ne mangera que ceux consommés par les singes, les autres sont nuisibles et vénéneux. - Le bruit dans la forêt est assourdissant : les singes hurlent, les oiseaux font un bruit infernal, le jaguar ajoute son grognement rauque et terrifiant à ce concert. On voit parfois des nuées d'oiseaux traverser le ciel, par groupes de centaines ou de milliers. On y trouve des perruches, un petit oiseau, plus petit qu'une colombe, bleu avec une tête écarlate. De nombreuses variétés de perroquets poussent des cris, formant un ensemble effroyablement cacophonique. Il y a un grand perroquet, dont je ne connais pas le nom et que je n'ai jamais pu voir, qui, toutes les six heures, de jour comme de nuit, comme une montre, chante d'une voix sonore. - Descendant le Javari vers Teffe, et déjà sur l'Amazone, je voulus passer la nuit dans un port. J'y amarrai mon canot. Mes deux rameurs s'en furent dormir à terre et moi je restai dans le bateau. A l'aube, je fus réveillé en sursaut par un grand choc. Mon canot s'était détaché et le courant l'avait entraîné pendant toute la nuit jusqu'à un groupe d'arbres au bord du fleuve, qu'il avait heurté. Je m'empressai de l'amarrer à un arbre. J'entendis alors un bruit terrible tout à côté, qui venait de la forêt. C'était un troupeau de sangliers qui traversaient la forêt, écrasant tout sur leur passage. Les arbustes s'écroulaient, seuls les grands arbres pouvaient résister. Heureusement, j'étais sur mon canot et je n'avais rien à craindre. Je suis resté là, à attendre, jusqu'à dix heures du matin environ. Les deux rameurs apparurent alors avec le patron de la baraque du port. Ils s'étaient rendus compte de la situation au matin et avaient compris que le canot descendrait le courant. Mes deux hommes remontèrent avec moi et le patron de la baraque retourna chez lui dans son embarcation, un « montoria », petit canot avec un seul rameur. - Aujourd'hui 12 Novembre 1945 : de temps à autre, je me rappelle de quelques épisodes de ma vie en Amazonie : J'étais à bord d'un bateau, et nous entrâmes dans ce que j'appelle le petit fils de l'Amazone, c'est à dire le Jurua étant un affluent de l'Amazone, le Riosinho, affluent du Jurua . Nous arrivâmes au dernier point habité par un « cearense » un habitant du Ceara. Il était installé dans une baraque avec du personnel qui extrayait la gomme des hévéas. Nous devions lui remettre les marchandises envoyées de Para en échange de caoutchouc à embarquer. Nous passâmes la nuit là bas et, au matin, l'un d'entre eux demanda au commandant du bateau d'emmener avec nous une jeune indienne de 12 ans environ, pour la remettre à la famille où elle devait travailler. Nous fîmes demi-tour et commencions à descendre le fleuve, quand, au premier méandre, nous vîmes plus d'une centaine d'indiens nus, armés d'arcs et de flèches, qui criaient. Une nuée de flèches tomba sur le bateau sans causer, par miracle, de victimes. Le bateau continua à descendre et, à la plage suivante, il s'immobilisa et on fit descendre la jeune fille. Elle alla rejoindre les siens. Le commandant, craignant les représailles des indiens contre le cearense refusa de l'emmener à Para. - Bien que cela n'ait aucune importance pour le lecteur, mais pour être véridique en toutes choses, le nom du fils du préfet d'Iquitos était Narciso et non pas Nicanor, comme je l'avais écrit plus haut. - Je ne cesse de penser à ce que j'ai vu de plus admirable durant toute ma vie - la plage des tortues. La plage entièrement truffée d'oeufs : il n'y avait pas plus de quelques centimètres entre deux dépôts d'oeufs. Il y avait en tout trois dépôts de « menchones » (c'est ainsi qu'ils appellent ce travail). Nous avons extrait les oeufs d'un dépôt et demi. Les petites tortues sortirent des autres dépôts, et le courant du fleuve envahit la plage. - J'échappai un jour à un grand danger : un de mes rameurs et moi tirions le canot avec un câble depuis la rive, en suivant le courant du fleuve. L'autre rameur, à la proue du bateau, écartait le canot de la plage avec un grand pieu, afin qu'il ne s'ensable pas. Ainsi, nous remontions le fleuve plus rapidement qu'en ramant à contre-courant. Nous vîmes alors, non loin de nous, une vache descendue de la forêt pour boire au fleuve, s'enfoncer dans le sable et disparaître en peu de temps. Si nous n'avions pas eu cette scène sous nos yeux, nous aurions connu le même sort car c'était des sables mouvants auxquels personne n'aurait pu échapper. Plus on faisait d'efforts pour s'en sortir, plus on s'y enfonçait. J'ai encore, à l'index de ma main droite, une callosité provoquée par la force avec laquelle j'ai ramé. - Bien que cela n'ait aucun rapport avec ces mémoires, je vais vous raconter, pour vous faire rire, une anecdote au sujet d'un certain Jacinto Benatar, l'un des nôtres, un débrouillard. C'était un malin et il en savait long. Il habitait un village qui s'appelait Brebes, près de Para, où il tenait un petit magasin. Je ne sais quelle faute il avait commise, mais le chef de la police, qui était lieutenant, envoya un de ses hommes l'arrêter. Quand le policier se présenta, il le reçut fort mal et lui déclara « Tu diras à ton chef que ni lui ni toi ne pouvez m'arrêter. Il y a une loi au Brésil selon laquelle quelqu'un d'un grade inférieur ne peut arrêter quelqu'un d'un grade supérieur. Seul quelqu'un d'un grade égal ou supérieur le peut. » Le policier lui répondit « Et alors, pourquoi ne pourrions-nous pas t'arrêter ? » Jacinto lui rétorqua « Tu vas voir pourquoi. » et il appela sa femme « Jamila ! apporte la Ketouba ! » La femme apparut avec le parchemin et il se tourna vers le policier « Pour cela! ». Ce dernier prit le document puis examina les lettres dorées et les motifs peints. Il le retourna plusieurs fois dans tous les sens et enfin le lui rendit en lui disant qu'il n'y comprenait rien. Jacinto lui déclara alors « Il n'est pas nécessaire que tu comprennes. Ceci est ma nomination comme colonel dans mon pays. Et maintenant, cours le dire à ton chef et qu'il vienne me faire des excuses.» L'autre ne se le fit pas dire deux fois et alla trouver son lieutenant « Nous nous sommes mis dans de beaux draps! » « Comment ça, il est colonel? » « Oui, mon lieutenant, j'ai eu sa nomination dans mes propres mains. » Je mets ici un point final à ces mémoires. Mais je voudrais auparavant vous faire observer que s'il est vrai que beaucoup de gens partent de rien et amassent de fabuleuses richesses, ils le font dans leur foyer, entourés de leurs proches et sans endurer les épreuves que nous avons supportées durant toutes ces années en canot. Grâce soit rendue à la divine Providence qui nous a sauvés de tant de dangers et nous a ramenés sains et saufs auprès de notre famille. ![]() |